Le commerce de la parole


27 octobre - 15 décembre 2014

 

Avec les œuvres de Neil Beloufa, Alicia Framis, Matthieu Laurette, Arnaud Maguet, Natacha Nisic, Julien Prévieux, Andrea Van der Straeten, Qingmei Yao.

Le musée départemental d’art contemporain de Rochechouart propose du 15 octobre au 15 décembre l’exposition Le commerce de la parole. Celle-ci rassemble des œuvres récentes qui entrecroisent l’échange économique et l’échange verbal. Les huit œuvres rassemblées discutent de manière décalée, sous formes de vidéos, de sculptures, de photographies, d’installations sonores ou interactives, du rapport entre le langage et l’économie. Elles rappellent comment le commerce s’est fondé sur un échange, en premier lieu oral et dématérialisé, dans un but concret, le troc ou l’échange pécuniaire. Dans son sens ancien, le terme « commerce » était d'ailleurs synonyme de discussion, et donc de sociabilité et de relations entre les individus. Élaborés de 1998 à 2013, ces dialogues économiques révèlent ainsi autant de regards distanciés - analytiques, poétiques, comiques ou absurdes - sur le monde d’aujourd’hui.

Dès 1968, le théoricien Marshall Mc Luhan énonçait que « l’argent parle » au sens où il est un langage d’échange et de communication. Dès le début des années 1960, les peintures sérigraphiques de Dollar Bills d’Andy Warhol font de l’argent un motif iconographique majeur de l’art d’aujourd’hui. De même, depuis les années 1970, l’économie de l’art au sein d’une économie de marché généralisée n’a eu de cesse d’être discutée dans l’œuvre d’art elle-même. Réunies dans le Grenier du château de Rochechouart, ces huit propositions, qui n’ont pas pour sujet premier l’argent, soulignent pourtant combien l'économie, la bourse, leurs résultats ou les théories qui les accompagnent, sont omniprésents dans un monde contemporain globalisé en crise et sont devenus pour chacun, experts ou néophytes, des sujets de discussions du quotidien.

Obsession des temps modernes, le langage économique reste néanmoins pour la majorité des individus une étrangeté et une source d’incompréhension. Ainsi le dialogue théorique entre l’artiste chinoise Quingmei Yao et un distributeur de boisson tourne-t-il au règlement de compte impossible entre capitalisme et marxisme, tandis que l’indice Nikkei, traduit en un chant abstrait par Natacha Nisic, se transforme en une poésie de l’absurde. À l’inverse, La parole, base essentielle de la négociation, peut elle-même, dans un monde tertiaire de service, devenir un élément commercialisable, monnayable et vendu. Cependant, la parole de chacun a-t-elle réellement la même valeur? Dans l’œuvre d’Andrea Van der Straeten, discuter avec l’activiste Valerie Solanas, connue pour son agression d’Andy Warhol, coûte quelques dollars, un des moyens de subsistance de Solanas. À l’opposé, dans la discussion filmée La domination du monde de Neil Beloufa, les enjeux économiques sont au cœur d’une disputatio géopolitique qui débouche sur un partage fictif du monde plus vrai que nature.

Qu’y-a-t-il à découvrir entre les lignes des livres de la bibliothèque du financier déchu, l’escroc Bernard Madoff, rachetés à bas prix par Julien Prévieux ? Dans une économie parallèle qui tente d’écarter l’argent pour évaluer autrement la valeur des choses, la question de l’échange et du troc revient en force. Dans le Grand troc, on suit au fil d’une émission de télévision organisée par Matthieu Laurette le lot de départ, une voiture, devenir au fur et à mesure des enchères téléphoniques, des verres bon marché. Qu’en est-il de l’échange de paroles ? En échange d’un cri, la machine d’Alicia Framis vous offre l’empreinte unique de votre voix en 3D. Cependant, dans la sculpture lumino-géométrique d’Arnaud Maguet, réalisée à partir de cassettes audio achetées en surplus, les bandes d’enregistrements restent muettes.

Neil Beloufa, La domination du monde, 2012.Photo : musée.